Ordinateur

L'ordinateur individuel

🖥️ Le Conseil de Guerre (1985)

Ou comment devenir un travailleur du savoir sans avoir demandé l'emploi

Les ordinateurs familiaux sont arrivés sur le marché alors que j’étais préadolescent. C’est mon grand-père paternel qui en a parlé le premier dans la famille : il voulait en offrir un à ses petits-enfants, un pour mon frère et moi, un pour mes cousines.

Dans ma mémoire, le choix de l’appareil ressemble à la préparation d’une expédition en Amazonie. Je me souviens qu’avec mon père et mon oncle, ils étudiaient des comparatifs et compilaient toutes les informations dans un grand tableau manuscrit format A3. On aurait dit des généraux devant une carte préparant une bataille, des scientifiques devant la trajectoire d’une comète allant percuter la Terre, des braqueurs de haut vol devant les plans de la Banque de France, ou des conspirateurs préparant un coup d’État.

Bref, elle avait l’air compliquée leur affaire, trop complexe pour le gamin que j’étais, si bien que j’étais exclu de la discussion. Ce qui peut paraître paradoxal puisque cet ordinateur, ils le choisissaient avant tout pour moi.

J’entendais les adultes prononcer des mots : processeur, mémoire vive, mémoire morte, disque dur… Parfois mes oreilles se dressaient lorsqu’ils prononçaient « Amstrad CPC 6128 », le nec plus ultra de l’ordinateur domestique en 1985, avec son lecteur de disquettes. C’était celui de mes amis, et le meilleur pour les jeux. Mon objectif était double. Jouer bien sûr, mais aussi entrer dans le club des initiés.

Bien sûr, mes espoirs ont été déçus : le choix de mes aînés s’est porté sur un TO7/70 et son stylet. Choix justifié parce que le Thomson était français et bien fourni en logiciels éducatifs. Mon oncle instituteur devait en recevoir un pour sa classe. Il pourrait m'en copier plein.

Au diable le piratage !

Cet argument a fait pencher la balance. On imagine aisément ma déception.

Mais j'ai tout de même adopté la machine...

« J’y ai passé des nuits blanches. À cette époque personne ne parlait d’addiction. Tout au plus ma mère craignait que je finisse épileptique. Ce qui n’est jamais arrivé. »

La réalité du "Conseil de Guerre"

Ma mémoire ne m'a pas trompé sur la gravité de la scène.
En 1984-1985, acheter un micro-ordinateur coûtait entre 3 000 et 6 000 francs (l'équivalent de 600 à 1 200 € actuels). Pour une famille moyenne, c'était un investissement aussi lourd qu'une voiture d'occasion.
Le tableau A3 manuscrit n'était pas une exagération : la presse spécialisée (L'Ordinateur Individuel, Tilt) publiait des comparatifs techniques denses que seuls les adultes pouvaient décrypter.

Le duel Thomson TO7/70 vs Amstrad CPC 6128 n'était pas qu'une querelle de modèles. C'était le choc de deux logiques. L'Amstrad (sorti fin 1985) était la machine du marché : lecteur de disquette intégré (chargement en 30 secondes contre 10 minutes en cassette), 128 Ko de mémoire. C'était le choix du plaisir et de l'efficacité.
Le Thomson (sorti mi-1984) était le choix de la Raison d'État. Le 25 janvier 1985, Laurent Fabius lance le plan « Informatique Pour Tous ». L'État commande 120 000 Thomson pour équiper les collèges.

Mon oncle instituteur n'a pas choisi le Thomson par simple patriotisme. Il a reçu la machine que l'État venait de valider comme standard éducatif national. En achetant le même modèle, ma famille assurait la compatibilité scolaire. Je n'avais pas un ordinateur à la maison, j'avais une annexe de la salle de classe.

La peur sanitaire

« J’y ai passé des nuits blanches. À cette époque personne ne parlait d’addiction. Tout au plus ma mère craignait que je finisse épileptique. »

La crainte de ma mère n'était pas isolée. En 1985, les écrans cathodiques à tube avaient un taux de rafraîchissement faible et une luminosité forte. Plusieurs cas d'enfants épileptiques déclenchés par des jeux vidéo ou des effets stroboscopiques avaient marqué les esprits. L'ordinateur était vu comme une machine puissante, presque radioactive. On parlait de santé physique et de "surexcitation", pas encore d'addiction comportementale. C'était une peur du corps, pas une peur de l'esprit.

Héros malgré lui de l'imaginaire social

Je voulais un ordinateur pour jouer. On m'a acheté un outil pour travailler. C'était le postulat magique de 1985, l'ancêtre direct du solutionnisme technologique :

« Comme si l'outil allait, par sa seule présence, donner envie de faire ce qu'il est censé faire. »

On croyait qu'avoir un ordinateur "sérieux" ferait de moi un enfant sérieux. Que la machine allait transférer ses vertus (éducation, travail, avenir) à l'utilisateur par osmose. Quarante ans plus tard, rien n'a changé. On donne des tablettes aux élèves en pensant que ça va créer de la pédagogie. On installe des logiciels de visio dans les EHPAD en pensant que ça va créer du lien. On confond l'outil et la pratique, le contenant et le contenu.

J'étais le cobaye innocent de cette illusion : on m'a offert un bureau dans une usine qui n'existait pas encore. Et le "piratage", cette copie de cassettes entre copains que les adultes fustigeaient (sauf pour les logiciels éducatifs), aurait pu devenir mon véritable moteur d'apprentissage ; une première forme de réseau pair-à-pair ; une manière de prendre le pouvoir sur une machine qu'on nous avait imposée comme un devoir.
L'anthopologie des usages n'était pas encore passée par là.

L'Exclusion comme mode d'Inclusion

Autre détail qui prend tout son sens aujourd'hui : j'ai été évincé des discussions. On choisissait pour moi, sans moi. Sous prétexte que c'était trop complexe, trop cher, trop important.

C'est le même mécanisme qu'aujourd'hui quand on veut exclure les adolescents des réseaux sociaux ou leur interdire le smartphone jusqu'à 15 ans. La logique est identique : "C'est dangereux/complexe/nouveau, donc nous, les adultes, nous décidons à votre place. Vous serez intégrés plus tard, quand vous serez 'prêts'."

Sauf que moi, en 1985, une fois l'objet posé sur la table, j'ai dû me débrouiller seul. Je me suis formé avec la machine, pas avant d'y toucher. Aujourd'hui, on veut former les jeunes avant de les laisser toucher, dans un sas de décontamination théorique.
Résultat des courses en 85 : j'ai appris, par la ruse et le piratage.
Résultat aujourd'hui ?
On risque de créer une fracture entre ceux qui savent (parce qu'ils ont transgressé) et ceux qui subissent (parce qu'ils ont attendu la permission).

On m'a exclu du choix pour mieux m'inclure dans la norme du travailleur futur.
Aujourd'hui, on exclut les ados de la norme sociale (les réseaux) pour mieux les laisser seuls face à leurs écrans, sans boussole. J'ai été un héros malgré lui d'une révolution que je ne voulais pas.
Et peut-être que toute ma vie de médiateur consiste à réparer cette erreur initiale : ne plus exclure pour protéger, mais inclure pour comprendre.